(Par Jacques de Guillebon et Falk van Gaver)
Le grand mensonge de la libération sexuelle a mené à l'aliénation sexuelle, de même que l'illusion de l'émancipation de la femme a conduit à sa chosification barbare et marchande. Du féminisme à l'étalage pornographique, le raccourci est saisissant . Du "jouir sans entraves", on est vite passé au "jouir sur commande", zappette en main. Et puisque Thanatos n'est jamais loin d'Eros, voyons où nous mène le "vivre sans temps morts": suicide, euthanasie, culture de mort. Mort, où est ton dard, où est ta victoire? Aujourd'hui, partout, dans toutes les interstices de la vie, jusqu'à l'intimité sexuelle où ce qui donne la vie est changé en ce qui cause la mort.
Mais sans doute, le désastre n'étant pas assez complet, il faut aller plus loin, toujours plus avant dans l'émancipation de l'humanité de l'oppression biologique qu'elle subit: gender studies (études de genre) à l'appui, soutenons le droit au transsexualisme, garanti par la loi et remboursé par la Sécurité sociale... Et ainsi, de nihilisme en nihilisme, parviendrons-nous à affranchir l'humanité du dernier obstacle à sa liberté: elle-même. "Au nom de rien on supprimera l'homme;
On supprimera le nom de l'homme;
Il n'y aura plus de nom;
Nous y sommes." (Armand Robin) Un demi-siècle qui a commencé par déclarer que "la langue est fasciste" (Roland Barthes) ne peut que finir par trouver fasciste la condition humaine elle-même - cette contrainte insurmontable. Le sexualisme soixante-huitard, l'idéologie sexuelle de la société de consommation, sous ses appels à la jouissance et au plaisir, révèle sa vraie nature: un nihilisme négateur de la chair, de sa beauté propre comme de ses servitudes. Une aliénation déguisée en émancipation - une fois de plus. Une négation grimée en affirmation. De "l'esprit qui toujours nie", le oui est encore un non. Le pansexualisme contemporain est tout sauf une défense et illustration du sexe, du plaisir, du désir, de la jouissance. Il est leur réduction à un subjectivisme consumériste, à une mécanique hédoniste vouée à l'insatisfaction et à la perversion. L'érotisme spectaculaire de l'époque n'est qu'une pornographie vénale.
Voici le temps du sexe triste et du coït solitaire - plus solitaire encore à mesure qu'on multiplie les partenaires. Masse et solitude vont de pair. En toute chose, on a congédié le visage, la personne, le temps, la durée, l'attente, le don sans retour, l'engagement, la fidélité - on a cru libérer le sexe, on n'a fait que licencier l'amour. Lui préférant la fausse intensité d'expériences passagères qui sont autant d'échecs, Quantité n'a jamais remplacé qualité.
L'idéologie hédoniste et son impératif catégorique de jouissance - voire de performance -, voilà le grand tue-l'amour de notre temps. "Je jouis, donc je suis". Le nombrilisme a toujours existé, mais jamais il ne s'est autant affiché, glissant sous la ceinture qui plus est. Narcisse aujourd'hui ne mire plus son visage - mais son vit, oh qu'il est petit! Mai 68, ou l'enterrement de l'amour.
On se souvient que Léo Ferré chantait Amour anarchie. Mais on a oublié que le pouvoir libérateur de la passion ne s'exerce que s'il existe des normes à dépasser. Aujourd'hui, on cherche ces normes en vain. Tout est permis et donc rien n'est amoureusement possible. Le coeur n'a plus de raisons secrètes quand la raison s'est affectée.
Dans un monde en totale ébullition, où les hommes cherchent sans arrêt à s'oublier dans le divertissement, l'amour ne pourra se perpétuer, et avec lui l'âme humaine, que s'il redevient ce qu'il est, c'est-à-dire le fondement stable et indestructible de notre humanité. Le paradoxe est qu'il ne suffit pas pour cela que d'un mot et du courage de s'y tenir. Bernanos écrivait, il y a maintenant longtemps: "Je voudrais que la jeunesse de France fasse le serment de ne plus mentir." Ne serait-ce pas le moment, ne serait-ce pas la tâche de cette génération?
